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Bolivie- Mardi 13 Mars 2001
 « Aux confluents des cultures andines et latines. »


Au cœur de l’Amérique du sud s’élève un pays dont l’histoire est fortement liée à celle du « vieux continent » mais qui a su néanmoins garder ses racines et faire perdurer ses traditions.

La Bolivie, que sa propre constitution désigne comme un Etat « pluriculturel et multilingue », représente une véritable mosaïque de contrastes qui la rend si passionnante à découvrir.

Ainsi, ce berceau de riches civilisations disparues, à la terre autrefois chargée de trésors naturels pillés sans relâche par les insatiables conquistadores espagnols, tire t-il aujourd’hui son énergie de ses hommes et de sa culture.

En guise d’illustration de l’esprit on ne peut plus fertile de ce peuple métissé, nous vous offrons avec les images prises lors du dernier carnaval d’Oruro un véritable festival de formes et de couleurs dont l’imagination débordante se prête à toutes les fantaisies.

A l’issue de ce grand bain de foule et de paillettes, nous vous emmènerons « au bout de la Terre » (et même dans ses profondeurs minières !), nous vous emmènerons même « au pays des merveilles » (celles de l’ancien eldorado espagnol), tout en étant aux antipodes des désirs de la célèbre chanson d’Aznavour, dans l’envers du décor bolivien et ses dures réalités.

Et si la misère est sûrement moins pénible au soleil, elle est à contrario beaucoup plus pathétique dans l’obscurité des entrailles de la terre.

Vous le découvrirez en partageant  pendant quelques instants le quotidien des mineurs de la ville de Potosi et du Cerro Rico, sa tristement célèbre montagne mangeuses d’hommes.

 Bon voyage à tous !

Entrons de plain pied dans la magie virevoltante et colorée du Carnaval en compagnie des K’Irkinchos, les habitants d’Oruro. Les chiffres parlent d’eux mêmes et évitent une débauche de superlatifs : 40 000 danseuses et danseurs venus de tout le pays rythmés par 10 000 musiciens défilant en transes devant une foule de près de 400 000 spectateurs en liesse s’aspergeant avec allégresse de bombes à eau, cotillons et mousse à raser durant 3 jours sans discontinuer !

Autant dire que pour une cité minière tombée en léthargie, cette période de l’année agit comme un véritable électrochoc sur la population mue d’un enthousiasme à tout rompre, elle qui n’a à se mettre d’habitude sous la dent que les relatifs exploits de son équipe de foot locale, le « Potente San jose ».

Un danseur du carnaval prisonnier de son imposant habit de lumière.

La fièvre orgiaque du carnaval est curieusement le fruit d’une promesse pieuse appelée « Convite » : tous les danseurs prêtent serment à la Virgen del Socavon de danser durant trois années consécutives.

Ainsi, de nombreuses vierges sont exhibées avec fastes sur le toit ou le capot de voitures enguirlandées avec plus ou moins de bon goût (on vous laisse seuls juges !)

Le grand moment attendu de tous est l’ « Entrada », le moment où les premiers danseurs défilent le Samedi matin dans les rues apprêtées de la ville.

C’est alors parti pour plus de 18 heures non stop de procession le long des gradins branlants sur lesquels se blottissent transis les spectateurs détrempés par d’incessantes salves de bombes à eau distillées avec sadisme par des bandes organisées de terroristes en culottes courtes.

Aux alentours de cinq heures du matin, les artistes se réuniront sur les hauteurs de la ville pour boire un (deux, trois, quatre…. !!!) dernier (s) verre(s) et attendre ensemble et en musique, le lever du soleil, « El Alba ».

En dépit de têtes particulièrement lourdes et de bouches pâteuses, ces marathoniens de la fête remettent ça quelques minutes plus tard pour une nouvelle procession dominicale, après avoir ôté leurs masques.

L’occasion d’apercevoir les mines défaites des artistes mais surtout la grande diversité des tranches d’âges représentées, de l’enfance au troisième âge.

Le carnaval, classé depuis cette année par l’UNESCO en tant que patrimoine oral et intangible de l’humanité, possède donc déjà en ses rangs les forces vives de sa relève.

Exubérance des formes et des couleurs, les costumes rivalisent d’originalité et de beauté.

Le tout est de réussir à tenir la cadence et la distance dans ces lourdes carapaces d’étoffes et de mousse pas vraiment étudiées pour le confort de l’artiste et qui nécessitent parfois de véritables performances athlétiques.« Et si on danse ??? » dirait Gaston LAGAFFE.

Chaque ensemble défile de façon compacte, certains groupes représentant plus d’une centaine de danseurs et musiciens ! Ci dessus, des costumes dédiés plus à la  tradition vestimentaire régionale qu’au délire extravagant.

Pour accompagner en rythme les élucubrations funambulesques des danseurs équilibristes, de solides orchestres composés de grosses caisses et tonitruantes sections de cuivres (trompettes, trombones, tubas…) nous transportent dans un univers musical grisant digne des films d’Emir KUSTURICA.

Outre les innombrables sections de cuivres qui arpentent les rues de la ville, l’occasion est aussi donnée aux flûtes de pan et autres instruments traditionnels tels que le charango (petite guitare utilisée dans la musique andine) de faire vibrer les gradins surpeuplés avec des ritournelles pourtant séculaires et lancinantes .

Un jeune « sniper » en culottes courtes attendant sa future victime. Grand-mère impotente, jeune femme au bustier un peu trop moulant ? Qu’importe ! Notre Rambo des bacs à sables possède dans son sac à dos une vingtaine de litres d’eau glacée destinée à refroidir quelques ardeurs !

Multipliez ce fantassin par une bonne dizaine de milliers et vous obtiendrez une idée de la probabilité d’attraper une bonne grippe à l’occasion de vos nonchalantes allées et venues dans les travées du carnaval.

La tenue du spectateur lambda (que nous avons vite adoptée !) : Epais poncho anti-pluie, lunettes de soleil pour se protéger des attaques à la mousse à raser et bombe de mousse à jet longue portée exhibée de façon ostentatoire comme arme de dissuasion et/ou de répression !

Attention donc si vous avez des penchants pour la paranoïa, il vous faut éviter le secteur d’Oruro pendant le carnaval.

Notre suggestion : que tous ces soldats de l’inutile se donnent rendez vous au mois d’août dans le maquis corse pour une immense partie de cache-cache. Ca pourrait sans doute décourager quelques pyromanes parfois trop distraits !

A l’instar des autres « gringos » (mot qui désigne ici familièrement  les étrangers), nombreux à avoir répondu  présents à ce grand rendez-vous, un compagnon de voyage nommé Vincent n’a pas fait le voyage pour rien et repartira avec un bon pour un rasage gratuit …si seulement c’était des tartes à la crème !!!

Durant 3 jours, nous avons ainsi été dans la bonne humeur les cibles préférées des artilleurs de tous poils et de tous âges, petite revanche de potache aux brimades infligées pendant plus de 400 ans par les compatriotes de Christophe Colomb …un petit défouloir pour la mémoire collective en quelque sorte !

La magie du défilé atteint son paroxysme avec la très attendue  « Diablada » qui voit débarquer dans les rues de la cité des dizaines de diables symbolisant l’invasion de la terre par Lucifer.

Un autre temps fort du carnaval restera pour nous  la danse de la « Morenada » en hommage aux esclaves noirs jadis arrachés à leur terre d’Afrique pour travailler dans les nombreuses mines du pays.

C’est sur cette image-choc de JB entartré mais heureux que nous rendons l’antenne de Potosi, non sans être fiers d’avoir survécu, en compagnie de notre matériel photo, aux dizaines d’attaques de tous projectiles et toutes substances gluantes.

« VALE UN POTOSI ! » C’est par cette formule évocatrice extraite de Don Quichotte que Miguel de Cervantes figea à jamais en langue Castillane la valeur et la mystique qu’on prête à la ville de Potosi, agrippée au sommet de l’Altiplano et au pied de son fabuleux trésor : une montagne d’argent inépuisable qui fit la grandeur et la décadence des Habsbourg et des Bourbon d’Espagne.

Pensez un peu : plus de cinquante milliards de dollars d’argent coulés en lingots ou en pièces frappées à la Casa de Moneda locale ont pris les chemins escarpés qui menaient aux galions espagnols attendant leur précieux butin destiné à supporter les fastes de la cour outre-atlantique.

Mieux que toute autre cité de Bolivie, Potosi porte à elle seule l’ensemble des stigmates de la barbarie de l’occupation coloniale : surexploitation aveugle des richesses à l’aide d’une main d’œuvre agonisante dans la survie quotidienne, drame d’une population locale travaillant à la propre perte de son patrimoine, opulence et immoralité des bacchanales organisées par les conquistadores devant les estomacs criant famine…

Potosi (qui signifie « explosion » en langue Quechua) n’a rien oublié de tout cela et il suffit de flâner autour d’une des 33 églises de la ville (notre photo) ou la fameuse Casa de Moneda pour ressentir encore aujourd’hui tout le pouvoir du colonialisme sur la vie locale.

Mais le vrai drame de Potosi, c’est que plusieurs siècles après le grand coup de balai orchestré par Simon Bolivar, des mineurs continuent à descendre dans les galeries pour une poignée de Bolivianos et à mourir en silence dans des conditions de travail dignes de Germinal. Pour vous, TU2000 a chaussé les bottes et la lampe frontale à plus de 4400 mètres d’altitude et est descendu discuter avec les gueules noires, à la rencontre de la Pacha Mama et du Tio mangeur d’hommes, de la sueur et l’alcool à 96% qui vous remonte le sang, tout là bas, au fond de la nuit, au fond de l’oubli…

Au pied du Cerro Rico, cette montagne d’argent dont la seule évocation fit saliver plus d’un Espagnol en quête de fortune facile. Culminant à plus de 4800 mètres, elle abrite plus de 5000 mines dont seulement 250 restent aujourd’hui exploitées.

L’enfant qu’on voit au premier plan est fils de mineur et habite dans les baraquements de tôles et de briques sagement alignés un peu plus bas. Pratique quand on a juste la force de s’extraire de la galerie et de s’affaler sur son lit en attendant le lendemain .

Lui aussi sera mineur. De toute façon, il n’a guère le choix : c’est la principale activité réservée à ceux qui ne peuvent pas accéder à une éducation supérieure dans cette ville, la plus haute du monde.

On raconte aussi que le Cerro Rico cache encore en son sein un trésor équivalant à six années du Produit Intérieur Brut bolivien ( 30 milliards de $ ) . Mais comme souvent dans l’histoire du pays, le prix à payer pour accéder au bonheur s’annonce lourd car il faudrait exploiter la montagne à ciel ouvert, défigurant ainsi  Potosi en même temps que son symbole.

Mais notre petit mineur ne s’en soucie guère.

Il a encore bien le temps de grandir et de courir sur sa montagne de cailloux, à la recherche des fascinantes paillettes dorées qui font tourner les têtes des hommes jusqu’à l’épuisement.

Vous avez devant les yeux le plateau-repas moyen que déguste quotidiennement tout bon mineur qui se respecte, composé pour l’essentiel de feuilles de coca séchées et de cigarettes roulées de tabac noir … Plutôt frugal mais indispensable pour tenir moralement dans des conditions de travail si éprouvantes.

Les feuilles de coca proviennent de la région amazonienne de Bolivie et contrairement au produit stupéfiant dérivé (la cocaïne), la consommation de coca est parfaitement légale et même souvent conseillée pour la santé!

En effet, considérée depuis la nuit des temps comme une plante sacrée, on lui prête de nombreuses vertus thérapeutiques (facilite la digestion, chasse les nausées dues à l’altitude, possède des propriétés anesthésiantes…).

Les feuilles ne se mangent pas mais se chiquent (coincées entre la gencive et la joue) et diffusent parcimonieusement leur nectar dans la bouche des mineurs, histoire de les soustraire un court instant à l’enfer de la galerie.

L’équipe de TU2000 prend une dernière bouffée d’oxygène devant l’entrée de la mine de San Miguel.

Derrière cette chaleureuse poignée de mains se dessine dans la pénombre l’accès à cette gigantesque fourmilière qu’est le Cerro Rico .

Dans ce véritable labyrinthe de plusieurs niveaux de galeries aux passages tantôt escarpés et minuscules, tantôt dégagés et vastes, il est indispensable d’emmener un habitué des lieux à ses côtés, à défaut de pouvoir tendre le fameux fil d’Ariane pour ne pas s’égarer.

La descente dans les galeries s’effectue en empruntant des petites anfractuosités étroites et abruptes. Très rapidement, notre cœur battant la chamade nous rappelle que nous sommes largement à plus de 4000 mètres d’altitude, comme une invitation à effectuer des gestes d’ampleur mesurée.

A l’instar des Sept Nains de Walt Disney, les mineurs sont de relativement petite taille, ce qui leur permet de se déplacer avec agilité dans les veines basses et étroites de la montagne  creusées par la main de l’homme depuis des siècles.

Pour soustraire à la roche les précieux métaux (argent, plomb, zinc et étain), ces travailleurs de l’extrême ne possèdent qu’un matériel  rudimentaire composé principalement de pelles, de pioches et de brouettes pour l’extraction du minerai ainsi que de bâtons de dynamite et de marteaux piqueurs hydrauliques pour le forage.

Pour ces hommes de l’ombre raclant sans relâche le ventre de la terre, le moment le plus attendu est, vous vous en doutez, celui où ils retrouveront enfin la lumière du jour.

Cette étrange statue recouverte de serpentins colorés avec laquelle on tombe subitement nez à nez au détour d’une galerie n’est autre que le Tio, la représentation humaine de l’esprit maléfique de la montagne.

Car si d’après les croyances des mineurs Dieu habite dans les cieux, le Diable (dénommé Tio) résiderait quant à lui dans les entrailles de la terre.

Chaque mine possède ainsi son petit temple dédié au culte du Tio à qui l’on multiplie les offrandes afin d’implorer sa clémence en prévention d’accidents. La coutume veut qu’on lui offre une cigarette (une blonde de préférence, notre Tio a des goûts de luxe !) et qu’on lui verse quelques goûtes d’alcool sur les épaules et les genoux avant d’en boire quelques unes à sa santé (à 96%, ça relève moins du plaisir gustatif que de l’alcoolisme profond ou la ferveur religieuse !) sans oublier de déposer à ses pieds une poignée de feuilles de coca.

La légende raconte que le Tio était autrefois marié à la Pachamama (la terre mère) et que de leur fertilité naquirent les précieux minerais.

Mais, suite à l’intrusion de femmes à l’intérieur des mines, qui plongea la Terre Mère dans une folle jalousie, le divorce entre les deux forces fut décidé.

Dès lors, le Tio n’a de cesse d’engloutir des mineurs en représailles du minerai volé à ses entrailles, poussant ainsi les hommes à sacrifier lamas, poulets (et même autrefois des fœtus humains !) sur l’autel du Cerro Rico afin d’apaiser la colère du Tio et de la Pachamama.

Seb transformé en Indiana Jones à la recherche de gisements d’argent perdus, surpris dans une cheminée particulièrement acrobatique .

Depuis le début de l’exploitation du « Cerro Rico » au 16ème siècle ( en traduction littérale :la « montagne riche »), près de 8 millions de mineurs ont succombé à l’appétit gargantuesque de la montagne, décuplé par des conditions de travail plus que précaires : explosions de dynamite, formations de poches de gaz asphyxiants , éboulis de roches et chutes des hommes le long des parois suintantes.

Le salaire de la peur : les mineurs travaillent 6 jours par semaine pour gagner à peine 7OO bolivianos par mois (soit environ 750 francs !). De quoi pouvoir manger, boire pour oublier et…travailler. Les mines étant organisées en système de coopératives, le mineur se doit également de prendre à sa charge les frais d’exploitation du minerai, sur son propre salaire. (achat de dynamite, matériel divers, lampes à pétrole …)

« Boire un petit coup c’est agréable… » Petite pause « remontant » au bout de l’enfer.

La boisson ingurgitée est elle aussi démoniaque et peut facilement vous faire cracher des flammes de 5 mètres de long. Il s’agit de l’alcool pur à 96%, petite friandise du mineur !

A la remontée à la surface, petite séquence frisson : JB allume un bâton de dynamite acheté à l’entrée de la mine et regarde tranquillement la mèche s’amenuiser.

Photo suivante (non prise pour cause de sujet fuyant): JB prend ses jambes à son cou et lance le gênant colis avant qu’une sourde explosion ne projette de la terre et des cailloux à 300 mètres à la ronde, sur les toits en tôle des baraquements !

C’est sur ce retour mouvementé à la lumière du jour que nous clôturons notre reportage.

En espérant que vous en saurez un peu plus sur les étranges us et coutumes encore d’actualité dans cette région où le temps semble parfois s’être arrêté, juste avant la déclaration des droits de l’homme et la fin de l’esclavage .

Pour notre prochain rendez-vous, nous franchirons ensemble allègrement la barre des 5000 mètres pour une petite descente en poudreuse au milieu des lamas sur la piste de ski la plus haute du monde avant de s’arrêter observer de près les troublants vestiges d’une civilisation mystérieusement disparue, au détour des ruines de Tiwanaku.

A très bientôt, donc, pour faire ensemble le plein de globules rouges!

Seb et JB – TU2000-


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